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Samedi 22 mars 2008

 

Françoise Coudray : « Le désir de la mère d’allaiter n’est pas assez écouté »

 

Depuis trois ans, Françoise Coudray aide officiellement les mères de jumeaux qui veulent allaiter grâce à l’ADJ+, l’Association Des Jumeaux et Plus. Accouchement provoqué, manque de vigueur à la tétée, scepticisme de l’équipe médicale, Françoise a dû se battre pour allaiter Maximilien et Alexandre. Malgré tout, grâce à la confiance de son mari, Nicolas, elle a réussi. Elle offre aujourd’hui son expérience et son énergie pour faire changer l’image de l’allaitement des jumeaux.

 

Quand Maximilien et Alexandre débarquent, voilà cinq ans, Françoise Coudray ne connaît rien à l’allaitement. Aujourd’hui elle est devenue en France une personne de référence dans l’allaitement des jumeaux et plus. Elle dévoile ses motivations et ses aspirations.

Avant d’avoir vos enfants, et plus particulièrement vos jumeaux, quelle était votre opinion sur l’allaitement ?

Françoise Coudray : Etonnamment, elle était floue. Ma mère ne m’a pas allaitée. J’ai toujours entendu parler des biberons, farines et purées que j’engloutissais. Je suis un de ces bébés dont on pensait que plus il était gros, plus il était en bonne santé. Ma mère faisait ce qui lui semblait « bien ». Elle n’a jamais compris ma volonté d’allaiter et de continuer. Avant d’y être moi-même confrontée, j’ai vu deux amies allaiter leurs enfants. Je crois bien que la première fois, j’étais étudiante. Mon amie Béatrice que je n’avais pas vue depuis 10 mois m’avait un peu suffoquée. Ses seins ressemblaient à des pastèques et surtout, elle était grosse, énorme. Elle que j’avais connue toute menue. Ce n’est pas vraiment son allaitement qui m’a marqué, mais plutôt son volume ! Pour Anne, une autre amie, tout m’avait paru naturel. Le souvenir le plus fort est une remarque de son mari : « Elle donne le sein trop souvent. Tout le monde lui dit qu’il faut qu’elle arrête ». Lors de ma première grossesse, la sage-femme m’a demandé si je souhaitais allaiter. Spontanément, j’ai répondu oui. Je n’y avais pas vraiment pensé. J’ai ajouté « Enfin, si j’ai assez de lait ». Elle m’a répondu : « Si vous le voulez, vous en aurez assez ». Si cette phrase met en confiance, ce n’est pas suffisant, à posteriori !

Comment s’est passé l’allaitement de vos jumeaux ?

Il a été très difficile. Je les ai quand même allaité durant deux ans environ. Mes enfants ne sont pas nés avant terme, mais avec déclenchement à huit mois et une semaine. Dans cette situation les enfants ne savent parfois pas téter, ou bien manquent de vigueur. Maximilien, une fois le colostrum remplacé par le lait, n’arrivait pas à téter. C’est un élément que je mentionne systématiquement aux futures mamans qui me contactent : un enfant qui pleure devant le sein ne signifie pas forcément que celui-ci soit vide. Il peut au contraire être trop rempli ou trop volumineux. J’ai attendu trois jours qu’une sage-femme prenne son service et me conseille le tire-lait pour vider partiellement mes seins. Les mises au sein étaient difficiles, avec des compléments qui retardaient ma montée laiteuse. Heureusement, avantage des Jumeaux. Alexandre qu’on peut surnommer « droit au but et pas d’histoire » a aidé à établir et maintenir la lactation durant ces quelques jours.

Malgré des débuts difficiles, vous avez donc pu allaiter Maximilien et Alexandre ?

Oui, une fois ce problème résolu, j’ai allaité mes bébés exclusivement au sein. Mais à un mois, comme je souffrais terriblement d’un syndrome du canal carpien, j’ai écouté un interne et une infirmière et j’ai arrêter l’allaitement pour recevoir un traitement médical. C’était une belle erreur. Il existe des traitements compatibles avec l’allaitement et l’arrêt temporaire n’a pas diminué mon handicap ! J’ai pris des médicaments pour stopper la montée de lait, vécu un enfer durant une semaine avec une douleur morale, physique, l’impression que mon cerveau flanchait, et des enfants qui pleuraient…

Bref, au bout d’une semaine, j’ai repris l’allaitement au sein. Cette relactation a duré quelques semaines alors qu’elle aurait pu être bien plus courte. Les enfants restaient au sein durant 30 à 40 minutes et tétaient avec délice. J’ai toujours été persuadée, comme mon mari et notre médecin, qu’il y avait des câlins au sein formidables, un grand relationnel. Mais cela ne me suffisait pas : il me fallait le lait.

Comment avez-vous réussi à relancer votre lactation ?

Pour avoir à nouveau du lait, j’ai bu des tonnes de tisanes à base de fenouil. J’ai mangé des granules sucrées à en grossir. J’ai pris de l’homéopathie. Mon lait laissait toujours à désirer, jusqu’au moment où mon mari a réagi : « Tu donnes trop de lait artificiel. C’est pour cela que les enfants ne stimulent pas ton lait. Diminues les biberons, ton lait reviendra ». Nous avons entamé un « programme » de relactation : diminuer un biberon sur deux de 30 millilitres chaque jour. Le 24 décembre 1997 reste pour moi une splendide date : les 3 mois des enfants, le réveillon de Noël, et mon re-allaitement à 200 % qui a duré à peu près 2 ans !

C’est donc ce début d’allaitement « manqué » qui vous a poussé à créer votre association ?

Je pense que ma souffrance et les connaissances que j’ai déduites de cet épisode sont des éléments prédominants dans mon acte de soutien aux mères. En outre, je me suis vite aperçue que les professionnels de la santé ne poussent pas vraiment à l’allaitement. Ils ne sont pas très disponibles , pas forcément par manque de conviction ou de formation, mais aussi par manque de temps. Ils pensent qu’un allaitement de jumeaux est « forcément mixte ». Les désirs de la mère ne sont pas assez écoutés. Les problèmes induits par le mixte ne sont pas exposés. A un moment, j’ai songé à partager mon plaisir d’allaiter, sans plus. Puis, vers les 9 mois des enfants, j’ai vraiment ressenti le besoin de faire autre chose que de changer des couches. Je suis une créatrice dans ma carrière professionnelle. Je créais le contenu de documents techniques, de manuels de matériels ou de logiciels, mais aussi le design ? C’est ainsi qu’est né mon projet de soutien aux mères par téléphone ou à la maison.

Concrètement, comment vous êtes-vous lancée ?

Au départ, j’étais seule. J’informais les mamans par des affichettes placées dans ma ville et grâce à Jumeaux et Plus 78. A cela se sont ajoutés quatre pages sur le site Internet de Web-Encyclopédie des jumeaux triplés et plus (l’ancêtre de www.jumeaux-infos.com). De nombreux contacts de futures mères et de professionnels de la santé se sont établis,faisant boule de neige…. En mars 1999, à la demande de sages-femmes, j’ai officialisé mon aide aux mères en créant l’Association d’Allaitement des Jumeaux et Plus,l’ADJ+.

Le « et plus » signifie triplés, voire quadruplés.

Vous est-il déjà arrivé d’aider des mamans de triplés qui veulent allaiter ?

Dans les deux derniers mois j’ai eu de nombreuses contacts avec des mamans de triplés qui allaitent et de futurs mamans de triplés qui souhaitent allaiter ? J’ai l’impression que c’est un phénomène relativement nouveau, en plein développement. Internet tient une grande part dans ce développement. Il favorise le partage d’expérience et de témoignages du monde entier et encourage les mamans à allaiter, même avec deux ou trois enfants. J’ai également eu connaissance de deux témoignages de maman allaitant des quadruplés, deux par deux.

Votre association ne fait-elle pas un peu doublon avec la Leche Ligue ?

Absolument pas. En France, il existe deux associations principales concernant l’allaitement, la Leche League, et Solidarilait, auxquelles s’ajoutent des associations locales. L’Adj+ est différentes. Sa véritable spécificité tient à l’allaitement de jumeaux et plus. Pour adhérer à l’ADJ+ il faut être maman de jumeaux avant tout et œuvrer pour l’allaitement au pluriel. Cela représente 80 % de notre énergie. Etre mère de jumeaux est loin d’être évident. Notre position nous permet de comprendre leur frustration et leur douleur maternelle. Je conseille aussi de se rapprocher des associations Jumeaux et Plus pour rencontrer des parents, discuter avec ceux qui ont sorti la tête de l’eau, pour voir que chez les autres, c’est pareil. Il m’arrive régulièrement de m’appuyer sur la Leche League et Solidarilait. Les animatrices savent examiner les seins ou la mise au sein, seules choses que je ne peux faire à distances. Ces organismes m’envoient aussi de futures mamans de jumeaux.

 

L’image sociale de l’allaitement au sein est réductrice.

J’essaie de montrer l’allaitement de jumeaux exclusif, de rappeler qu’on a deux seins pour des jumeaux;  afin que les futures mères puissent désormais prendre une décision elles-mêmes.

 

 

 

 

 

Que propose l’ADJ+ ?

L’association permet de se préparer psychologiquement à l’allaitement dès la grossesse, de connaître les bases de la lactation, de comprendre le sein comme glande, les différents moyens de s’installer (deux bébés en même temps ou chacun son tour, gérer les seins gauche/droite ). C’est aussi un accompagnement en maternité et un soutien pour s’organiser au cas par cas (aînés, compagnon en voyage… J’accompagne les mamans dans leur augmentation de sécrétion lactée, ou dans leur relactation, avec du soutien, de l’encouragement, de l’aide technique, et là, je propose qu ‘on me rappelle régulièrement, pour faire le point. Il m’est arrivé d’accompagner une maman dans un sevrage doux, et non brutal avec un coupe-lait qui lui « coupait » lait et moyens. Avec une méthode à base de plantes, elle a pu sevrer et même câliner ses enfants sur ses seins, sans crainte si les enfants avaient un peu tété. Le lait a diminué, les tétées aussi, le tout graduellement, dans la douceur, et non la douleur morale ou mammaire. Nous parlons librement du mixte et surtout de ce que personne n’en dit. Nous évoquons la raison qui enjoint au mixte (organisation, encouragement par les sages-femmes ou puéricultrices). En discutant, en échangeant, nous voyons au cas par cas si mixte il y aura, et si mixte il y a, comment faire pour qu’il soit durable, avec toujours la possibilité de nous rappeler s’il y a un doute. Certaines mères ont renoncé carrément au mixte en choisissant un allaitement finalement exclusif. D’autres ont adopté un mixte informé.

Que recherchent les mamans qui vous contactent ?

Toutes veulent allaiter ou continuer. Quelques unes, 1 %, souhaitent arrêter dans la douceur. Je me situe au moment où la (future) mère a entamé la démarche de vouloir allaiter. Je réserve mon énergie pour aider les mamans motivées. L’association a pris de l’ampleur. Mais j’essaye d’accueillir les nouvelles adhérentes dans une famille, plutôt qu’une association trop lourde qui ne permettrait plus de se rappeler les prénoms des bébés, les dates d’accouchement… Elles ont mon numéro de cellulaire, et même si leurs enfants sont sevrés, je continue d’entretenir des relations très amicales avec certaines, au point qu’elles deviennent parfois mes mamans contact dans leur département. Leur propre vécu en fait des accompagnatrices très précieuses, aptes à comprendre la douleur de la maman qui fait appel à nous.

Quels problèmes rencontrent-elles essentiellement ?

Les questions qui reviennent le plus fréquemment sont relatives à l’organisation : allaiter les deux bébés en même temps ? Chacun son tour ? Et les aînés ? Comment faire avec les seins ? On parle de la dualité exclusif/mixte et du scepticisme des autres. Elles ont besoin d’une information purement technique pour faire le point. Ensuite la décision leur appartient. Autre question qui revient souvent : ai-je assez de lait ? Certaines ont peur de la prématurité ou de l’accouchement déclenché qu’elles sont nombreuses à décrier. Je propose discussion et suivi accru avec l’équipe médicale. Je ne veux pas me substituer au monde médical.

Quels conseils leur donnez-vous ?

L’important est de garder confiance en la nature, de garder confiance en elles, en leurs bébés, et persévérer. Il est aussi nécessaire d’avoir les coordonnés d’une association et de faire la démarche d’appeler, pour faire le point, se rassurer, voir ce qui ne va pas. Il faut aussi préparer le papa à son rôle : partager les tétées en câlinant tout son monde, apporter les bébés au sein, en câliner un tandis que l’autre tète.

 

Allaiter des prématurés

« Je me rappelle d’une adhérente hospitalisée, contractions bloquées pour les 24 prochaines heures. Nous avons parlé durant une heure et demie de l’accouchement puis de l’allaitement de prématurés.

Ses enfants sont nés à 33 semaines, ont été nourris de son lait, à la sonde, au sein, et en intermédiaire, à la softcup, dispositif ressemblant à une cuillère. Ils ont été allaités environ 7 mois.

Notre grande chance a été que le triangle famille/médecin/association n’a jamais eu une seule divergence. L’équipe a été très ouverte à « changer » et à opter pour la softcup et non le biberon en l’absence du sein. »

 

 

 

 

 

 

 

  

Dans l’allaitement au sein le père a-t-il un véritable rôle à jouer selon vous ?

Bien sûr. Outre les exemples cités ci-dessus, il devient le relais avec l’association. Après l’accouchement, la maman est fatiguée, complètement à côté de la plaque. Le papa est là pour conserver un point de raisonnable, pour nous remettre les pieds sur terre. En cas de maladie également, il aidera sa conjointe qui, avec 40° C de fièvre, ne peut parler au téléphone. Désormais un appel sur dix environs est un papa qui prend le relais.

Vous prêchez l’allaitement

 

 

L’important est de garder confiance en la nature, de garder confiance en elles, en leurs bébés, et ne pas désespérer mais persévérer.

 

 

 

 

 

 


Le modèle norvégien

 

« J’invite tout le monde à regarder le modèle norvégien, proche de nous n européen, aux femmes libérées et libres d’allaiter longuement, avec reprise du travail tardive, tout en conservant des droits d’allaitement larges. Une norvégienne allaite ses jumeaux. Elle intrigue si elle n’allaite pas. En fait, on ne va absolument pas la décrier. Elle est libre. On va plutôt s’inquiéter : n’est-elle pas gravement malade ? »

 

 

Cela n’effraye-t-il pas certaines mamans ?

J’essaye plutôt d’encourager l’allaitement choisi par la mère ! Souvent, elle souhaite allaiter de façon exclusive, mais la seule image sociale de l’allaitement de jumeaux, c’est un sein et un biberon. La future mère opte pour le mixte sans trop l’avoir personnellement choisi. Et surtout, personne n’a parlé des inconvénients du mixte sur la lactation, sur la prise du sein, sur l’alternance de deux substances se digérant différemment, ni sur des rythmes de flux de lait différent. Contrairement aux apparences. C’est souvent plus facile, pour une mère seule par exemple, de baisser les deux rabats de son soutien-gorge, que de donner le sein et aller préparer un biberon. C’est aussi meilleur pour la santé de l’enfant, car les agents anti-infectieux du colostrum, vont tapisser les parois de son appareil digestif, sans être entraînés par du lait artificiel. En fait, l’image sociale de l’allaitement au sein est réductrice. J’essaie de montrer l’allaitement de jumeaux exclusif, de rappeler qu’on a deux seins pour des jumeaux afin que les futures mères puissent désormais prendre une décision elles-mêmes.

Par Jumeaux 79 - Publié dans : Dossiers et Enquêtes
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